Samedi 14 octobre 2006

... Qui permet de gagner à la fois en simplicité et en précision  

Dans une langue où l'assimilation généralisatrice n'est inhibée par aucune exception, mais est au contraire encouragée par toute la structure linguistique, le sujet pensant éprouve un sentiment de liberté extraordinaire. Pas de camisole de force. Quand vous poursuivez une idée, les mots sont là pour vous servir.

Imaginez que vous meniez une réflexion sur les sentiments et la structure familiale. En français, vous pourrez parler d'un sentiment paternel, maternel, fraternel, amical. Mais quand vous arrivez à l'oncle ? En xxxxx, pour former un adjectif, on remplace le -o final du substantif ou le -i de l'infinitif par la terminaison -a. Si patro = père, et frato = frère, il n'y a pas besoin de mémoriser les mots paternel et fraternel, on les forme soi-même: patra, frata. Le sentiment qu'un oncle éprouve pour un neveu a quelque chose de très particulier, bien différencié par rapport au sentiment paternel ou amical. En xxxxx, il n'y a pas besoin de réfléchir: onkla sento est l'expression qu'il vous faut. Le mot avunculaire existe bien en français, mais vous vient-il à l'esprit en une fraction de seconde, comme un réflexe, à la même vitesse que votre pensée? Et le sentiment du grand-père, n'est-il pas lui aussi spécifique? Grand-paternel n'existe pas en français. En xxxxx, grand-père = avo et l'adjectif correspondant est, bien entendu, ava. Remplacez -a par -e et vous avez l'adverbe.

Quand j'étais enfant, j'ai correspondu avec un garçon qui, pendant une certaine période, terminait ses lettres en écrivant, au-dessus de sa signature, le simple adverbe kuze, «cousinement». Ce mot intraduisible exprime une idée très claire: «je t'adresse des salutations qui expriment les sentiments que l'on a dans les rapports de cousin à cousin». L'évolution, dans le temps, de sa formule de politesse montre bien l'évolution de nos rapports: au début, il mettait samideane (sam-= même, ide-= idée, -ano=partisan, adhérent, membre, habitant); samideano =partisan de la même idée, quelqu'un qui partage les idées de; comparez samreligiano = coreligionnaire, samlandano=compatriote), puis il est passé à amike (amicalement), ensuite à kuze (de kuzo, cousin) pour terminer par frate (fraternellement). A une époque où l'on parle tant de la nécessité de s'exprimer, d'être lucide, «congruent», transparent dans les relations humaines, que peut faire le pauvre francophone avec son lexique mal adapté à la richesse de son psychisme et à la variété de l'expérience humaine ?

Certes, la langue française et les autres langues nationales sont riches et belles, elles méritent notre amour et notre respect. Mais il faudrait leur assigner leur place. Celui qui ne connaît pas de patois ou dialecte perd toute une atmosphère intime, purement régionale, qui a une très grande valeur parce qu'elle nous rattache à nos racines locales. Mais celui qui ne parle qu'un patois et aucune langue nationale perd une quantité énorme de richesses culturelles, de nuances et de possibilités de contact. N'y a-t-il pas un rapport équivalent entre la langue internationale et la langue nationale ? Sans doute faut-il être fou pour souhaiter ce que je préconise : qu'un jour chaque humain possède réellement trois moyens de communication linguistique : le parler régional, la langue nationale, et l'xxxxx, qui correspondent à ses trois niveaux d'appartenance, à trois patriotismes, qui, loin de s'opposer, devraient s'intégrer les uns dans les autres.

Tenez! Voici un autre exemple qui vous donnera une idée du «rendement lexical» du petit investissement que demande l'xxxxx. Il existe dans la langue internationale un suffixe -aĵo, qui désigne l'objet, et un suffixe -ado, qui désigne l'action. A partir du verbe pensi (penser), vous pouvez former trois équivalents du mot français «pensée» : penso est le terme courant, qu'on emploiera le plus souvent, mais si vous discutez philosophie ou psychologie et que vous vouliez préciser les nuances, vous direz pensaĵo pour désigner la chose que vous pensez, la pensée en tant qu'objet d'un acte mental, et pensado pour exprimer le fait de penser, la pensée en tant que processus. Ce ne sont pas des complications farfelues puisque vous ne préciserez ces nuances qu'en cas de besoin. Mais si la situation se présente, le mot est là, dans le potentiel de la langue, et vous n'avez qu'à le construire vous-même. Vous serez compris dans le monde entier. L'occasion pourrait se présenter par exemple si vous traduisez un auteur grec qui différencie noêsis (pensado, action de penser) de noêma (pensaĵo, la chose pensée, la pensée que vous pensez).

Mais qu'est-ce que je raconte? Voilà que mon délire me reprend. J'oublie que, comme le savent tous les gens sains d'esprit, l'xxxxx est une langue pauvre, un code sans vie, le rêve utopique de quelques pauvres fous...

... une maladie favorisant l'intérêt pour la diversité des cultures et des langues 

J'ai mentionné ci-dessus mes correspondants. Ils ont joué un très grand rôle dans mon adolescence. Ce n'est pas drôle d'être un malade mental. Mais c'est encore moins drôle d'être seul. Ma grande consolation, c'est qu'il y avait, partout dans le monde, d'autres personnes présentant les mêmes symptômes. A 14 ans, j'avais un correspondant chinois et un correspondant japonais avec qui j'échangeais des lettres extrêmement intéressantes en xxxxx. Ils m'ont donné le goût de la culture asiatique et je ne dirai jamais assez l'enrichissement que cela a représenté pour moi. Si plus tard, j'ai fait un diplôme de chinois, c'est à mon ami xxxxxphone Er Tungguo que je le dois en grande partie.

J'avais aussi des correspondants en Argentine, en Australie, en Suède, en Bulgarie. Un de mes frères a été contaminé (l'xxxxx est contagieux) et lui aussi a correspondu avec des xxxxx-istes de divers pays. Nous avions environ 25 ans lorsque la Tchécoslovaquie d'après-guerre a ouvert ses portes au tourisme. Mon frère et moi fûmes du premier groupe de voyageurs. Je n'oublierai jamais l'accueil chaleureux que nous avait réservé un groupe d'xxxxxphones de notre âge rassemblés par le correspondant de mon frère. Les autres touristes de notre groupe, gens sains d'esprit, n'ont eu aucun contact avec la population locale. Mon frère et moi en avons appris sur la vraie vie tchécoslovaque plus que tous les autres touristes réunis, grâce à ces innombrables conversations directes, spontanées, sans effort et sans interprète, avec les gens du peuple.

Une expérience difficilement transmissible 

Qui faut-il croire? Mon expérience, mon vécu personnel, ou les arguments des sceptiques? S'ils ont raison, je n'ai pas pu communiquer, puisque l'xxxxx n'est pas une vraie langue. «C'est une utopie», m'a-t-on répété, «les gens de peuples différents parleront une langue internationale chacun à sa manière, selon ses structures grammaticales, son accent, sa sémantique, et ils n'arriveront jamais à se comprendre». Avec mon esprit débile, je ne vois pas pourquoi un Turc et un Argentin qui se parlent anglais peuvent quand même communiquer dans cette langue, beaucoup plus difficile à prononcer et à manier que l'xxxxx, mais que puis-je répondre ? Ils en savent tous tellement plus que moi. Parce que c'est ça, la grande caractéristique des gens sains d'esprit : ils n'ont pas besoin de l'expérience pour savoir.

Tel linguiste célèbre -qui n'a jamais appris l'xxxxx- n'a-t-il pas affirmé que cette langue pouvait rendre quelques services au niveau des banalités de la vie quotidienne, mais qu'elle ne saurait servir à une communication au sens plein dans les domaines scientifique, philosophique, politique ou littéraire ? J'ai assisté à bien des échanges scientifiques en xxxxx, j'ai souvent discuté, dans cette langue, politique ou philosophie, j'ai été ému par tels et tels poèmes originaux écrits dans la langue internationale par Kurzens, Kalocsay ou Miyamoto Masao. Mais que suis-je à côté d'un linguiste qui n'a pas besoin d'apprendre une langue pour en juger les capacités ?

Un historien et homme de lettres très connu a un jour déclaré avec fougue à la Société des Nations, lors de l'examen d'un rapport très favorable à l'xxxxx, établi par le secrétariat de la SDN (rapport bientôt enterré sous le coup d'arguments aussi irréfutables): «En xxxxx, on peut tout traduire, on ne peut rien exprimer». Bien sûr, ce monsieur n'a jamais ouvert un manuel d'xxxxx, il n'a jamais assisté à un débat dans cette langue, mais c'est un homme sain d'esprit, qui était à l'époque titulaire d'une chaire dans une grande université européenne. Face à cette santé mentale, à quoi bon raconter mon expérience de la réalité : tels enfants de père français et de mère norvégienne dont la langue maternelle est l'xxxxx, tel couple flamand-hongrois dont l'xxxxx est la seule langue commune, telle expression qu'il m'arrive d'utiliser spontanément dans la langue internationale et que je suis incapable de traduire dans mon français «natal»?

Vous qui me lisez et êtes sains d'esprit, aidez-moi à comprendre ma maladie Pourquoi diable suis-je blessé dans mon identité d'xxxxxphone quand je lis ce que dit un journal aussi sérieux que Le Monde, lors du décès du Président de la République autrichienne, M. Franz Jonas, qui parlait avec beaucoup d'aisance la langue internationale. L'article qui lui est consacré le 25 avril 1974 contient le passage suivant:

Ce handicap, joint à (...) son goût trop affiché pour l'xxxxx et la photographie en couleur, fait sourire». Comme c'est subtil ! Comme le journaliste transmet habilement son message, sans y toucher à pleines mains...! Mais non, je ne comprend pas. Quand Jonas et Tito se sont entretenus en xxxxx, seuls à seuls, qu'ont-ils fait qui prête à sourire?

Un des graves problèmes, pour les malades mentaux, est celui de leur insertion sociale. Il existe heureusement deux grands débouchés: les organisations internationales, d'une part, les professions psychologiques, d'autre part. J'ai eu la grande chance d'être admis dans les unes et les autres.

Une folie renforcée par l'expérience professionnelle 

Je suis devenu fonctionnaire de l'ONU parce que j'avais appris plusieurs langues. C'est une complication assez fréquente de la maladie « xxxxx ». Mes correspondants m'avaient donné le goût des cultures étrangères. En outre, je savais par expérience qu'il était possible de maîtriser une autre langue. Mais surtout -telle est du moins la façon dont mon délire systématique explique aujourd'hui les faits- je m'étais déconditionné par rapport à ma langue maternelle. Apprendre une langue suppose en effet deux opérations, un décodage et un recodage. Pour moi, le décodage s'était fait facilement. En xxxxx, les structures grammaticales sont immédiatement perceptibles, puisque la langue est tout à fait régulière et que les rapports entre les mots, ou, sémantiquement, entre les notions, sont exprimés par des terminaisons ou des affixes bien visibles. J'avais donc assimilé sans m'en rendre compte une grammaire universelle qui m'a incroyablement facilité l'apprentissage des autres langues.

Le francophone qui apprend l'allemand, par exemple, doit passer d'un système complexe, rigide et arbitraire à un autre système complexe, rigide et arbitraire sans que rien facilite l'articulation entre les deux systèmes. Pour passer du français je vous remercie à l'allemand ich danke ihnen, il faut apprendre à relativiser deux choses : la place des mots dans la phrase, et la nature directe ou indirecte du complément d'objet (ihnen est un datif). Quand j'ai appris l'xxxxx, je disais au début, suivant la structure française, mi vin dankas, mais je n'ai pas tardé à remarquer dans les livres ou revues que je lisais, dans les lettres de mes correspondants ou les énoncés de mes interlocuteurs, qu'il n'y avait rien d'incongru à dire mi dankas vin, mi al vi dankas ou mi dankas al vi. Le déconditionnement était opéré.

Tout le monde sait qu'il est beaucoup plus facile d'apprendre la deuxième langue étrangère que la première. Pourquoi ? Parce que l'étape décodage est franchie. Comme les structures linguistiques apparaissent de manière concrète en xxxxx, le décodage à l'aide de cette langue est particulièrement utile. Apprendre l'xxxxx, c'est à la fois assimiler un noyau de vocabulaire étranger, faire de l'analyse grammaticale et acquérir des réflexes qui représentent une salutaire prise de distance par rapport à la langue maternelle. 

Par marilou - Publié dans : La lingvo
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