Vendredi 13 octobre 2006

Confession d'un fou 

Article du Pr Claude Piron 

Avertissement : 

Bien que polyglotte, ancien traducteur à l'ONU et à l'OMS, psychothérapeute, ex-enseignant chargé de cours à l'Université de Genève entre 1973 et 1994 (psychologie et sciences de l'Education), l'auteur de ces lignes est fou. Il le reconnaît lui-même. Le propre des fous n'est-il pas d'être différents de la majorité des gens reconnus comme sensés ? Et comme chez beaucoup de fous, revient avec obstination dans le discours du Professeur Piron un certain mot. Comme l'utilisation de ce mot presque obscène pourrait choquer les lecteurs sensibles (et sains d'esprit, bien sûr!), j'ai pris la précaution de le censurer, et de le remplacer dans le texte par "xxxxx". Cela évitera peut-être à certains, choqués, d'abandonner la lecture du témoignage avant d'être arrivé à son terme. DC, l'éditrice du site 

 

On me demande un témoignage et, bien que cela me gêne -la folie est une maladie honteuse- j'ai décidé de le donner, bercé, dans mon délire, de la douce illusion qu'il pourrait être utile.

Je suis fou. Comme bon nombre de mes congénères, je ne m'en rends absolument pas compte; ma manière d'être me paraît cohérente et «colle» très bien avec la réalité. Mais le jugement des gens sains d'esprit est pratiquement unanime: je ne puis donc que m'incliner.

Une maladie contractée dans l'enfance

Cela a commencé dans mon enfance: j'ai appris l'xxxxx. Cette langue m'a paru si attrayante, amusante, merveilleuse, que très vite je suis arrivé à la maîtriser (ce n'est pas une performance, toute personne atteinte du même mal arrive au même niveau dans les mêmes délais). Les premières années, je ne me suis rendu compte de rien, mais un jour où, traduisant en classe un texte grec, nous nous sommes heurtés à une forme verbale bizarre, j'ai dit au professeur: «C'est peut-être un interrogatif-impératif?» Le vénérable maître m'a patiemment expliqué que je mélangeais deux notions contradictoires et que mon hypothèse était absurde. J'ai rétorqué: «Mais ça existe en xxxxxx, où il est tout à fait courant de dire kien ni iru? ce qui n'a pas d'équivalent français. Ni iru signifie allons! (impératif, première personne du pluriel) et kien, dans quelle direction, où. Si on peut dire allons-y, pourquoi ne dirait-on pas allons où?» Le professeur m'a remis à ma place, expliquant que l'xxxxx n'était qu'un code sans vie auquel il ne fallait pas demander des explications valables pour les vraies langues.

L'année suivante, je racontais à des camarades, en présence d'un professeur une conversation qui s'était déroulée en xxxxx. Le professeur est intervenu: «Allons, ne te vante pas, l'xxxxx, ce n'est pas une langue, on peut peut-être vaguement l'écrire, mais on ne pourrait pas le parler». C'est alors que j'ai commencé à prendre conscience de mon état. Si des gens sympathiques, intelligents, honnêtes, instruits, que je respectais spontanément (j'ai eu la chance d'avoir de très bons professeurs) étaient unanimes à démontrer que mon expérience était fausse, c'est qu'elle était fausse. La conclusion s'imposait: je délirais.

Pareil délire a toutes sortes de conséquences fâcheuses. Un jour où, à l'école primaire, j'avais dit descendre en bas, le maître m'a fait remarquer: « Le français est une langue logique: on dit descendre tout court, parce que cela suffit». Quand j'en ai conclu qu'il fallait dire vieux femme pour éviter de répéter dans l'adjectif la notion de féminité implicite dans le mot «femme», on m'a dit que j'étais un méchant garnement. Cela nous arrive souvent, à nous, malades mentaux : on prend pour de la méchanceté ce qui n'est que pathologie.

Ayant ainsi appris que le français était une langue logique, j'ai un jour demandé pourquoi on disait 20 places assises en accordant le participe en genre et en nombre, et 20 places debout en laissant invariable le mot qualifiant (j'avoue aujourd'hui ma lâcheté: ce que je n'osais pas dire, c'est que je ne voyais pas la logique par laquelle une place arrivait à s'asseoir). Je n'ai jamais compris la réponse qu'on m'a donnée et je n'en garde qu'un souvenir confus. Il me semble qu'il était question d'euphonie.

L'euphonie est un ingrédient fantomatique qui donne aux gens sains d'esprit -hélas, pas à moi!- la clef de bien des mystères. Elle explique, par exemple, pourquoi on dit consulat de France sans article, mais consulat du Danemark avec article. C'est aussi la fée Euphonie qui interdit l'emploi de la terminaison -asse du subjonctif imparfait. Naïvement, j'avais cru que si on m'apprenait une conjugaison à l'école, c'était pour l'utiliser. C'est pourquoi, un jour, où, avant une pièce que nous jouions, je m'étais atrocement maquillé, je m'étais justifié en disant : «Il fallait bien que je me grimasse». J'ai eu droit aux foudres de mon instituteur, appelant à la rescousse cette chère Fée Euphonie et la notion (que je n'ai jamais très bien saisie non plus) de ridicule. Mais quand, à quelques minutes de là, j'ai dit au maître-metteur en scène: «C'est là que vous voulez que je grime?», parce que je n'osais pas dire grimace, qui n'est pas euphonique, on m'est de nouveau retombé dessus. Ce n'est pas toujours drôle d'être fou.

Mais au total, ma connaissance de l'xxxxx avait plus d'avantages que d'inconvénients pour un élève moyennement doué comme moi. Elle m'a donné tout au long de ma scolarité une avance sur mes camarades que je n'ai jamais perdue. Je connaissais beaucoup de choses en géographie, parce que je correspondais dans la langue de Zamenhof avec des enfants du monde entier et que mes lectures étaient internationales. Je connaissais une base de racines germaniques que j'avais assimilées facilement. Pour un Européen qui aborde l'xxxxx, les mots inconnus se trouvent toujours situés dans un ensemble qui comprend une certaine proportion de mots familiers: il ne s'agit jamais d'une masse totalement étrange à attaquer. Considérons des mots très courants comme fenestro (fenêtre), domo (maison), strato (rue). Le francophone a deux racines à apprendre (dont une peut être, selon l'âge et l'étendue du lexique personnel, partiellement connue par des dérivés tels que domicile), l'Anglais deux racines et le Slave deux racines (maison se dit dom en russe et en polonais, dum en tchèque).

En outre, j'avais acquis un solide noyau de racines latines qui m'ont beaucoup aidé à assimiler le vocabulaire français. Quand j'ai rencontré pour la première fois le mot simiesque, je l'ai tout de suite compris: simio veut dire singe en xxxxx. Quand on m'a parlé du nerf crural, je l'ai immédiatement associé au mot courant qui désigne la jambe dans la langue de Zamenhof: kruro. Et comme, pour moi, tête, c'est aussi kapo, je n'ai eu aucune peine à sentir ce qu'avait de commun la famille décapiter, capitaine, capital...

Dans ma folie, j'ai toujours imaginé qu'il y avait un rapport étroit entre le langage et la pensée, c.-à-d. que le langage était un outil qui aidait à penser. Chose curieuse, cette conception m'a été confirmée lorsque j'ai fait des études de psychologie. Quoi qu'il en soit, j'ai toujours eu l'impression que le fait d'apprendre dans l'enfance un langage épousant en souplesse tous les cheminements de la pensée était un atout non négligeable. Je souligne «dans l'enfance», parce qu'il me semble que ceux qui contractent la maladie à l'âge adulte sont trop habitués à couler leur pensée dans les moules rigides de leur langue maternelle. Ce point de détail serait à vérifier. Mais la question qui nous intéresse ici est celle de savoir pourquoi l'xxxxx suit mieux qu'une autre langue le mouvement de l'esprit pensant. La réponse est facile parce qu'il respecte sans aucune exception la principale des lois psycholinguistiques, celle de l'assimilation généralisatrice.

Une tendance universelle de l'esprit humain: l'assimilation généralisatrice Un enfant de six ans que je connais, a dit dans la même semaine fleurier pour «fleuriste» et journalier pour «journaliste». Pourquoi? Parce qu'il a spontanément assimilé le suffixe -er de la série «boucher, boulanger, charcutier, cordonnier...» et qu'il l'a immédiatement généralisé. Et cet enfant de 12 ans, à qui je mets une goutte de médicament dans son oeil enflammé et qui me dit: «Est-ce qu'il va dérougir vite?» que fait-il, sinon suivre la loi de l'assimilation généralisatrice... et pécher contre la langue française. C'est que toutes les langues nationales sont des dictatrices qui exigent obéissance au détriment de la spontanéité et des besoins de la communication. Il n'y a que l'xxxxx dont on puisse dire: la langue est faite pour l'homme et non l'homme pour la langue.

D'aucuns trouvent l'anglais facile. C'est que les gens sains d'esprit manquent de points de référence. Un pauvre fou comme moi ne comprend pas ce que la communication gagne à l'obligation de dire East Africa, mais Eastern Europe; injustice, mais unjust; I ski, I bicycle, mais pas I car (alors qu'en xxxxx, pas de problème : skio = ski, mi skias = je skie biciklo = vélo, mi biciklas = je fais du vélo, je vais à vélo; auto = auto, mi autas = je vais en auto). 

Par marilou - Publié dans : La lingvo
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